Nora vit à Dearborn depuis qu’elle a quitté Bagdad, où elle travaillait comme interprète pendant la guerre.
Elle parle peu de cette période. John Alexander, l’officier américain qu’elle a connu en Irak, n’a plus fait partie de sa vie depuis longtemps. Quand il revient, Nora doit regarder autrement ce qui s’est passé à l’époque et ce qu’elle croyait savoir de sa famille.
Avec l’aide du professeur Barzani, elle en apprend davantage sur la disparition d’Aida, sur Dounia et sur Kassim. Peu à peu, une autre version de son enfance apparaît.
Ce qu’elle découvre ne concerne pas seulement le passé. Sa vie à Dearborn en est aussi affectée.
Sirocco Letters
EXTRAITS DU ROMAN
01
Nora — Le désir et la retenue
John fit un pas.
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Il ne l’effleura pas, mais sa voix, elle, la toucha directement.
— Tu peux porter un masque pour les autres. Mais pas ici. Pas avec moi.
Elle ne broncha pas. Pourtant, sa mâchoire se contracta.
Elle aurait voulu répondre, mais les mots se heurtaient à une matière plus dense.
— Je pense à toi, reprit-il. Depuis ce jour-là. Ça n’a pas quitté ma tête.
Elle voulut parler, mais sa langue restait collée au palais, les mots suspendus.
Ses doigts, relâchés, laissèrent tomber la chaîne qui roula contre sa paume avant de s’immobiliser dans le creux de sa main.
— Tu ne peux pas… ou tu ne veux pas ? murmura-t-il.
Nora inspira, mais l’air ne fit que soulever sa poitrine d’un geste automatique. C’est ailleurs que cela travaillait : un frisson dans les jambes, un serrement du ventre, la gorge sèche mais pas serrée.
Elle se pencha, d’un mouvement retenu mais irrépressible.
Ses lèvres touchèrent la joue de John, à la frontière trouble de la bouche.
Le contact, rapide, laissa une chaleur nette, localisée, qui se propagea jusqu’à sa gorge.
Son ventre se contracta, les muscles de ses jambes se crispèrent, et ses épaules remontèrent légèrement, sans qu’elle s’en rende compte.
Elle recula aussitôt. Pas pour fuir, mais pour reprendre appui.
Chaque pas qu’elle fit vers l’intérieur était tendu, précis.
Elle s’éloigna, le regard fixé droit devant, les mains refermées, laissant derrière elle le goût du geste et le poids de ce qu’il avait déplacé.
02
Barzani — La vérité et les fragments
Nora releva la tête. Jusque-là, elle n’avait pas bougé. Ses doigts glissaient encore sur la tranche d’un dossier, mais ils s’étaient figés.
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Sa voix, lorsqu’elle émergea, était douce, troublée par un fil d’incertitude :
— Si nos croyances sont façonnées par ce qu’on nous apprend... comment trouver notre propre vérité ?
Barzani pivota. Il la regarda. Son regard n’avait rien de détaché. Il écoutait.
— Autrefois, les croyances naissaient de ce qu’on vivait, pas de ce qu’on nous disait. Aujourd’hui, on parle de diversité, de liberté... mais est-ce une vraie quête ?
Il pencha la tête, un peu.
— Ou est-ce qu’on se contente de ramasser des éclats, trop dispersés pour tenir ensemble ?
Nora ne bougea pas. Ses jambes, raides, refusaient de suivre. Elle inspira par le nez, lentement. Puis dit, d’une voix plus basse :
— Et si ces éclats... étaient tout ce que nous avions ? Si notre vérité n’était qu’un collage fragile ?
Barzani esquissa un geste de la main. Pas un refus, ni un accord. Plutôt un mouvement pour accompagner les mots.
— Peut-être que le défi, justement, c’est d’accepter d’être faits de fragments. Ce n’est pas leur dispersion qui nous perd, c’est notre refus de les assembler.
03
John — Le manuscrit des origines
La conservatrice s’arrêta devant une porte massive. Du bout des doigts, elle effleura le bois usé, comme pour en sonder la mémoire.
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— Le bureau de votre arrière-arrière-grand-père.
Elle glissa une clé rouillée dans la serrure. Le déclic résonna, sec, tranchant le silence.
La porte s’ouvrit. Une bibliothèque étouffée par le temps s’étendait devant lui. Des rayonnages ployant sous le poids des livres, l’odeur dense du papier moisi, la lourdeur étouffante de l’air chargé d’oubli.
John sentit une crispation dans sa gorge, un malaise sourd s’insinuer sous sa peau.
— Prenez votre temps, murmura la conservatrice avant de disparaître, avalée par l’obscurité.
Il resta seul.
Les heures se dissolvaient. Il avançait d’étagère en étagère, ses doigts glissant sur les reliures fendues, effleurant des siècles de récits endormis, prêts à s’éveiller.
Puis il le vit.
Un tiroir dissimulé dans le bureau. Presque imperceptible.
Son cœur cogna contre ses côtes.
Il tira.
Un manuscrit jaillit du noir. Ses mains tremblèrent en effleurant le cuir râpé.
Il l’ouvrit.
« Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. »
Signé, Hafiz Ibn Abdelkader.
Un souffle coupé. Un vertige.
Il pressa le manuscrit contre sa poitrine, les fibres râpeuses du papier lui griffant la peau à travers sa chemise.
Dans ses bras, ce n’était pas un simple livre.
C’était un séisme.
Un héritage oublié, prêt à dévorer tout ce qu’il croyait savoir.