Les Voix du Sirocco

Les Carnets de l’Auteur

Un espace pour les réflexions qui naissent avant, entre et au-delà des livres.

La Rose de Jéricho

Chapitre 2 — Entre Deux Mondes

John revient chez lui dans la neige. Pendant longtemps, j’ai pris cette scène pour un retour. La maison, son père, Lexis, les habitudes d’avant : tout semblait l’attendre. En relisant le chapitre, je me suis aperçu que je le ramenais trop facilement chez lui.

Lire la suiteLire moins

Ce sont les gestes qui m’ont arrêté. Son père l’attend avec un cigare éteint. Ils se serrent à peine dans les bras. Au Cook Out, John repose le repas qu’il commandait autrefois. Puis Lexis bondit vers lui, et John l’enlace sans retenue. Le seul être qu’il serre vraiment contre lui est le chien.

Son père vient le chercher, lui propose leur repas d’autrefois, lui parle comme il a toujours parlé : du nom, du devoir, de ce qui doit continuer. Il croit peut-être l’accueillir. John, lui, entend déjà ce qu’on attend de lui.

Kristen est sincère, présente, prête à l’écouter. Cela ne suffit pas à les rapprocher. Sa bonté rend même leur distance plus difficile à expliquer. John partage son temps avec elle, mais une partie de lui reste ailleurs.

Bagdad revient sans qu’il la nomme : dans une odeur qui lui soulève le cœur, dans sa manche qu’il rabaisse, dans le besoin de courir jusqu’à la fatigue. Il travaille, soigne, construit. Son corps, pourtant, n’a rien oublié.

À la fin, le nom de Nora apparaît sur l’écran. John enfile son manteau et sort dans la nuit. Personne ne le pousse dehors. Cette fois, il part de lui-même.

Chapitre 6 — Échos D’Istanbul

Au début de ce chapitre, Ismaïl n’est plus là. Nora n’a que des photographies, un téléphone qui la fait sursauter et un sac qu’elle prépare trop tôt. Je voulais que l’inquiétude commence ainsi, avant les recherches, dans ces gestes qui occupent l’attente sans parvenir à la remplir.

Lire la suiteLire moins

Istanbul m’offrait trop de choses. Ses marchés, ses odeurs, sa foule et ses ruelles pouvaient facilement emporter le chapitre. Pourtant, Nora, Dounia et Barzani ne viennent pas regarder la ville. Pour eux, elle se réduit peu à peu à des chambres d’hôtel, des couloirs étroits, des voitures aux vitres fermées et des portes qu’ils ouvrent sans savoir qui les attend de l’autre côté.

Barzani agit, mais rien ne lui vient facilement. Sa chemise lui colle au dos. Sa main tremble lorsqu’il allume une cigarette. La canne qu’il utilise pour son rôle finit par peser réellement sur son corps. Après l’assaut, il ne célèbre rien. Il s’assoit et cherche seulement à reprendre son souffle.

Ismaïl était plus difficile à écrire. Chaque fois que je le faisais parler, j’avais l’impression de le ramener trop vite parmi les siens. Je lui ai donc laissé peu de mots. Lorsque Dounia s’approche de lui et cherche à toucher ses cheveux, il ne répond pas. Les menottes bougent avant lui.

Le tribunal apporte une décision, pas un apaisement. Six mois de réhabilitation. Dounia étouffe un sanglot. Ismaïl relève enfin la tête vers elle.

Chapitres 7–8 — Une Rose Parmi Les Épines / Des Racines Au Cœur

Ces deux chapitres n’en formaient d’abord qu’un. J’y avais mis la campagne de John, le travail de Nora, l’arrivée de Nader, le passé des Alexander, le manuscrit d’Hafiz, la foi et l’accident. Chaque histoire réclamait de l’attention, mais aucune n’avait assez de place.

Lire la suiteLire moins

En relisant l’ensemble, j’ai vu que Nora et John n’avançaient pas au même rythme.

Le chapitre 7 reste près de Nora. Elle porte la campagne, prend la parole et devient plus visible, tandis que John semble déjà regarder au-delà d’elle. Nader arrive avec ses lys et l’avenir qu’il imagine pour elle. Nora refuse. Plus tard, lorsque Nadine décide de partir, Nora l’aide sans choisir à sa place. En les gardant ensemble, j’ai vu ce qui rapprochait Nora et Nadine : chacune entend Nader lui expliquer l’avenir qu’il a choisi pour elle.

Le chapitre 8 suit John vers ce que sa famille avait laissé sous silence. À Peabody, il découvre le manuscrit d’Hafiz. Il lit, cherche, entre dans une mosquée, puis revient parler à son père. Ces scènes avaient besoin de temps. Je ne pouvais plus les glisser entre deux passages consacrés à Nora.

J’avais aussi trop chargé l’accident. J’ai gardé ce que John éprouve : la roue qui dérape, son visage contre l’asphalte, la douleur et l’appel à Nora. À l’hôpital, les discussions continuent, mais John n’est plus seulement le fils, l’héritier ou le croyant dont chacun interprète les choix. Il est blessé, et tous doivent commencer par rester auprès de lui.

Après la coupure, je pouvais lire le chapitre 7 sans attendre que John reprenne le récit, puis le chapitre 8 sans demander à Nora de porter son histoire. J’ai alors compris que les deux chapitres devaient rester séparés.

Chapitre 14 — L’aube Du Doute

Dans la première version, je voulais tout faire tenir : les contrats, le Département de la Défense, MOSS, les hommes qui se servent les uns des autres. À la relecture, je suivais mieux les dossiers que les personnages.

Lire la suiteLire moins

Je suis revenu à Kassim, debout sur la place du village. Ceux qui le respectaient autrefois le traitent de traître. Il parle de Nader comme d’un fils qu’on lui aurait arraché et accuse des hommes que personne ne voit. Nora reste derrière lui. Elle observe sa nuque, le muscle qui frémit sous la peau. Je ne savais pas encore si elle reconnaissait son père ou si elle commençait à voir l’homme qu’il était devenu.

Dans l’avion, elle comprend que John lui cache quelque chose au sujet d’Adam. Chez eux, elle ne prononce d’abord qu’un nom :

--- Adam.

John se tait. Nora ouvre les tiroirs, plie ses vêtements et laisse tomber un tee-shirt qu’elle ne ramasse pas. Après cela, lui faire expliquer son départ aurait été de trop.

John cherche encore. Chez Nader, il trouve des mémos, des chiffres et des noms. Dans un café, Adam lui parle de Sitti Abeer, de MOSS et de l’enlèvement. John veut savoir qui dirige le réseau. Il repart sans réponse.

J’ai repris plusieurs fois la scène de Chicago. Sitti Abeer ne devait pas devenir un autre personnage chargé d’expliquer l’intrigue. Elle les reçoit au bord du lac, parle de ses enfants et de sa terre. Barzani garde son cigare à la main. Puis Kassim apparaît sur l’écran.

Nora l’écoute parler de Nader, de l’idéal et de ceux qu’il faut parfois sacrifier. Elle sort. John la rejoint au bord du lac et reste derrière elle.

--- Que reste-t-il à offrir... quand tout a déjà été pris ?

John ne répond pas.

Chapitre 18 — L’histoire Réappropriée

Au début, le séjour à Asheville ne devait occuper que quelques pages. Il conduisait Nora et Dounia vers la suite du récit. Je l’avais traité comme une halte entre des événements plus importants.

Lire la suiteLire moins

J’ai commencé à le revoir lorsque Dounia s’est arrêtée devant une statue au domaine de Biltmore. Elle parle de Nabu, au bout d’une ruelle de Bagdad, et de son père qui lui demandait d’écouter ce que le dieu écrivait. Nora lui pose une question de trop. Dounia s’éloigne entre les arbres.

Je la faisais auparavant expliquer son passé. Elle devenait alors plus facile à comprendre et beaucoup moins présente. Dans ce chapitre, elle parle par morceaux. Son pouce cesse de tourner autour de la tasse. Ses doigts se referment sur le pendentif. Elle avertit Nora qu’une vérité dite ne peut plus être reprise.

Sitti Abeer avait d’abord pour fonction de les recevoir. Cela a changé lorsqu’elle a posé le dossier sur la pierre tiède du spa. La carte, les noms et les objets disparus étaient là, près de l’eau. Son hospitalité venait de conduire Nora jusqu’à une demande précise.

Nora croit avoir compris. Sur la route du retour, elle dit qu’elles ramèneront les objets. Plus tard, devant Barzani, elle affirme qu’elles sont prêtes. Dounia baisse les yeux vers son verre. Sa main tremble à peine.

Personne ne touche au repas. J’ai laissé le chapitre se terminer ainsi, avec la table dressée et une décision que Nora croit déjà prise.

Chapitre 20 — La Rose De Jéricho

Pendant longtemps, j’ai pensé que Nora devait terminer le livre sans réponse. Dans la version finale, Dounia et Akkad finissent par lui parler.

Lire la suiteLire moins

Elle part pour Bagdad avec l’album de Dounia dans son sac. Le voyage concerne le musée et la restitution des objets, mais elle pense surtout au docteur Akkad. Chez lui, elle regarde ses enfants, leurs photographies, leur manière d’occuper la maison. Ils lui font une place sans poser de questions. Nora ne sait pas encore quoi faire de cette proximité.

Lorsqu’un enfant propose une photographie, Nora accepte. Un autre remarque sa ressemblance avec Layyah. Plus tard, Akkad lui dit qu’elle peut l’appeler Patu. Nora pense qu’il sait, mais elle ne lui parle pas encore de Dounia ni de leur passé.

L’appel de John la ramène auprès de sa mère. Dans la chambre d’hôtel, au milieu de la panique, une pensée lui vient : elle n’a pas lavé ses cheveux depuis la veille. J’ai gardé cette pensée parce qu’elle empêche sa peur de devenir trop belle ou trop digne.

À l’hôpital, Nora regarde d’abord les draps, les câbles et la machine. Elle voit la main de Dounia, mais ne la touche pas. Elle revient le lendemain. Cette fois, elle pose ses doigts sur les siens et ne les retire pas.

La lettre confirme ce qu’elle sait déjà. Nora retourne à l’hôpital avec des lys et des branches d’olivier. Elle appelle Dounia « maman ». Dounia ouvre les yeux et reconnaît que son silence, qu’elle croyait protecteur, a tenu Nora à l’écart de sa propre histoire.

Nora appelle ensuite Akkad. Elle l’appelle « papa » et lui dit qu’elle a encore des questions. Il lui répond qu’ils prendront le temps.

Cette fin est plus réconciliée que celle que j’avais d’abord imaginée. Je ne vais pas prétendre le contraire. Dounia reste dans un lit d’hôpital. Akkad ne peut pas rendre à Nora les années où il était absent. Pourtant, elle prononce enfin les deux mots qu’elle avait retenus : maman, puis papa.

Le Chant d’Illilten

Les deux manuscrits ouverts

Le Chant d’Illilten est l’adaptation française d'Apollo’s Curtain. J’en ai gardé les personnages, la construction générale et le fil du récit. Pour la version française, je reprenais chaque scène en cherchant comment elle pouvait être racontée dans cette langue.

Lire la suiteLire moins

Je travaillais souvent avec les deux manuscrits ouverts devant moi. Une phrase naturelle en anglais pouvait devenir raide en français. Je revenais alors aux personnages, à leur manière de parler et à ce qu’ils auraient préféré taire.

Les titres portent la trace de ce travail. Apollo’s Curtain demeure lié à Apollon et à la lumière qui dévoile. En français, le livre est devenu Le Chant d’Illilten. Le village et les silences de la famille y ont pris davantage de place.

J’ai renommé plusieurs chapitres, développé certaines scènes et abandonné quelques détails. Il arrivait aussi que le français me fasse remarquer une faiblesse dans un passage anglais. Certains jours, j’ouvrais Le Chant d’Illilten et je finissais par travailler sur Apollo’s Curtain.

Illilten, même de loin

La famille vit en Caroline du Nord, loin d’Illilten. Pourtant, pour Izil, Illilten n’est jamais un simple nom de village. Lorsqu’il appelle son fils « Aksel Illilten », il le fait avec la fierté d’un homme qui présente une lignée.

Lire la suiteLire moins

Aksel porte ce nom avant d’en connaître toute l’histoire. Tasa le porte aussi. Mais lorsqu’Izil le prononce avec fierté, c’est vers Aksel qu’il se tourne. Je voulais préserver ce déséquilibre sans en rendre Aksel responsable.

En reprenant le roman en français, j’ai donné davantage de place au village. La famille avait quitté Illilten, mais Izil continuait de le faire entrer dans la maison lorsqu’il parlait de ce qu’Aksel devait devenir.

Quelqu’un à la porte

L’idée du roman m’est venue de ce qui était arrivé à un ami. Après près de vingt ans passés à l’étranger, il s’était marié et avait élevé ses enfants. Ils étaient déjà adultes lorsqu’un jeune homme s’est présenté à sa porte : il était son fils, né avant ce mariage.

Lire la suiteLire moins

Sa femme et ses enfants l’ont accueilli sans réserve. Je me suis alors demandé si l’accueil aurait été le même si ce jeune homme était venu chercher sa mère.

C’est à partir de cette question que j’ai commencé à imaginer Aksel et Tasa. Chacun ne pouvait connaître qu’une partie de l’histoire familiale.

Aksel, Tasa, puis les autres

Je pensais faire avancer Aksel et Tasa à tour de rôle. Très vite, Tasa a pris les devants. Je suis revenu vers Aksel, puis vers elle, avant de comprendre que leurs histoires n’avaient pas à progresser au même rythme.

Lire la suiteLire moins

Le résultat du test ADN les a confrontés au même secret. Ils n’ont pas réagi de la même manière à ce qu’ils venaient d’apprendre. J’ai cessé de chercher un équilibre entre leurs voix.

Pour raconter ce qui s’était passé avant leur naissance, je devais parfois quitter Aksel et Tasa et suivre Izil, Lina ou Liam. Je ne les voyais plus tout à fait comme au début.

Le football d’avant

Le football américain occupait tant de place dans la vie d’Aksel que j’avais presque oublié le garçon qui, avant les États-Unis, jouait au football.

Lire la suiteLire moins

Lorsque cette part de son passé est revenue dans le roman, je ne pouvais pas en faire aussitôt un prodige. Plusieurs années s’étaient écoulées. J’ai commencé par ce que son corps pouvait avoir retenu, sans savoir encore si cela suffirait.

En écrivant ce retour, je me suis demandé si Aksel avait vraiment choisi le sport dans lequel il réussissait.

Le choix du maillot

Lorsque la question de la sélection nationale est entrée dans le roman, je me suis intéressé à de jeunes joueurs qui pouvaient représenter plusieurs pays. Je lisais ce qu’on disait d’eux avant même qu’ils aient répondu. On cherchait déjà dans leur silence une preuve de fidélité ou un calcul.

Lire la suiteLire moins

Je ne voulais pas décider trop vite de ce que le choix d’Aksel devait signifier. J’ai écrit la scène jusqu’à la question des journalistes, puis je me suis arrêté.

À cet instant, Aksel savait que sa réponse ne serait pas entendue de la même manière par tous.

Amachahou

Amachahou. Ahou.

Mon père n’avait pas été à l’école. Avant de raconter une histoire, il disait un mot : Amachahou. On lui répondait : Ahou. Alors il commençait.

Lire la suiteLire moins

Le titre du livre vient de cet appel.

Il ne récitait pas. Il racontait ce qui lui en restait : un début, une dispute, un geste, une phrase, parfois seulement le moment où chacun s’était mis à écouter. À partir de ces fragments, il refaisait l’histoire.

Cette manière de raconter m’est restée.

Au début du travail, je suis revenu vers des fables lues dans des livres d’Afrique du Nord et vers celles que racontait mon père. En les écrivant, je me suis aperçu qu’elles me tenaient trop près de leur chemin. Je les ai laissées derrière moi. Les triades sont venues ensuite, à partir de fragments de mémoire, de scènes dont j’avais été témoin et de traces laissées par mes lectures.

Deux façons de raconter

J’ai d’abord écrit Amachahou sous une forme très resserrée. Une phrase, parfois quelques mots, occupait une ligne. Sur la page, je voyais les pauses que je voulais.

Lire la suiteLire moins

Certains lecteurs m’ont demandé s’il s’agissait de poèmes. En les lisant à voix haute, je me suis aperçu que certaines pauses visibles sur la page disparaissaient dans le récit. J’ai repris les triades en paragraphes plus amples, pour voir si les histoires pouvaient garder leur rythme sans dépendre autant de l’espace blanc.

J’ai conservé les premières versions. Je continue de relire les deux versions en parallèle.

Les trois parties d’une triade

J’ai construit chaque triade en trois parties pour que l’histoire continue d’avancer lorsqu’elle est racontée à voix haute.

Lire la suiteLire moins

La première introduit une rupture. La deuxième met ses conséquences à l’épreuve. Dans la troisième, un geste, une découverte ou une conséquence modifie ce qui précédait.

À voix haute, j’entendais lorsqu’une partie répétait la précédente. Je reprenais le texte jusqu’à ce que chacune fasse avancer l’histoire. La dernière n’avait pas à l’expliquer : une image, un objet ou un silence pouvaient suffire.

L’Autre en elle

Je regardais une émission de télévision dans laquelle des parents décidaient de l’avenir de leur fille. Après l’émission, je n’ai cessé de penser à ce qui arrive lorsqu’un refus ne peut pas être dit ouvertement.

Lire la suiteLire moins

C’est de cette question qu’est née la triade. En écrivant, la jeune fille s’est mise à parler d’elle-même comme s’il s’agissait d’une autre.

Je n’ai pas nommé ce qui s’était produit en elle. Je l’ai laissé au lecteur ou à celui qui écoute.

Douja

Il y a plus de trois ans, j’ai entendu parler de Douja pour la première fois. Depuis, elle compte pour moi.

Lire la suiteLire moins

Au début, je ne pensais pas que son histoire avait sa place dans Amachahou. Cette histoire touchait de trop près à une vie réelle, et je craignais qu’en l’écrivant, je fasse de Douja un exemple de courage ou de souffrance.

Je continuais pourtant à penser à elle. Un jour, j’ai cessé de me demander si son histoire devait entrer dans le livre, et j’ai écrit la triade.